ANALYSE FINANCIERE  © John Petroff Traduction: Françoise BRUNELLE, Robert Bernier Source: PEOI
No rated * * * * * Resize -A   +A

 


Chapitre 6 D- Limites des chiffres comptables

D- Limites des chiffres comptables

 

Malgré l'aspiration proclamée des comptables à fournir des chiffres orientés vers l’avenir, paradoxalement, du point de vue des analystes, la profession comptable se garde bien de calculer les flux de trésorerie futurs qui sont nécessaires aux décisions financières. Il est normal que les comptables ne veuillent pas créer des attentes qui peuvent être déçues avec les données incluses dans les projections de comptes d'exploitation pour lesquelles ils seraient tenus responsables. En effet, quand les projections de comptes d'exploitation sont publiées dans les rapports annuels, elles sont toujours accompagnées de réserves, et ne sont jamais examinées ou autrement approuvées par les vérificateurs externes. L’endossement des projections de résultats financiers n'est évidemment pas du ressort du comptable, puisque la performance réelle de l’entreprise est de la responsabilité de la direction et non de la sienne. La direction de certaines entreprises (comme Fuqua) publie des projections, mais celles-ci sont peu nombreuses, et encore, leurs rapports pro forma ne sont pas audités.

La Commission des valeurs mobilières des Etats-Unis ( SEC ) encourage les entreprises américaines à faire des rapports prévisionnels en promettant l’immunité contre toute poursuite pour autant qu’ils soient accompagnés de la transparence appropriée. Les rapports annuels des entreprises américaines font référence à la loi sur la réforme du litige des valeurs mobilières privées de 1995, et énumèrent les facteurs qui peuvent causer des différences entre les résultats réels et ceux qui avaient été projetés. D'ailleurs, dans le document 10-K soumis à la SEC, il est commun de trouver de longues descriptions de toutes les sources principales de risque pour l’entreprise. Puisque les comptables ne veulent pas être impliqués dans ces projections, aucune norme n'a été formulée pour leur préparation. Il est donc difficile de comparer les projections des entreprises. Mais il est regrettable que les projections de résultats ne puissent bénéficier d’un format uniforme et acceptable.

On comprend aussi que les comptables évitent les prévisions car elles pourraient semer le doute sur leur crédibilité concernant la fiabilité des résultats comptables. Bien que les chiffres comptables soient aussi fiables que possible de la part d’une profession connue pour ses normes de qualité et d’intégrité, il y a beaucoup d'exemples où des ajustements seraient appropriés. car même si les nombres sont arithmétiquement corrects et vérifiables ( en retrouvant leur source dans un document ), il est possible qu’ils ne reflètent pas la réalité. Ou tout au moins, pas la réalité qui serait utile pour faire les prévisions d’une performance future. Dans les chapitres suivants, chaque chiffre comptable sera examiné pour y apporter des modifications, des additions ou des déductions avec l’intention d’améliorer, si possible, leur signification.

Voir les travaux de recherches R-6.9 et R-6.10

Les problèmes rencontrés avec les chiffres comptables peuvent provenir de quatre sources distinctes:
- limites connues dues aux conventions et aux normes comptables ;
- éloignement des principes généralement admis en raison de circonstances spécifiques au secteur industriel ou à l’entreprise;
- stratégies légitimes de gestion qui ne peuvent pas être convenablement intégrées par la comptabilité sans se départir de la méthode employée dans les années antérieures;
- tentatives délibérées de manipuler les résultats par la direction.
Il y a également toute une gamme de stratégies pour alléger la pression fiscale (démarches légales pour payer le moins d'impôts possible), et/ou pour échapper frauduleusement aux obligations fiscales (démarches illégales pour réaliser le même objectif ), lesquelles ne sont pas du tout du ressort de ce manuel.

Bien que les cas de fraude caractérisée dans les rapports financiers soient rares de nos jours, ils se produisent de temps en temps. Dans certains cas, de grandes entreprises de vérification comptable elles-mêmes ont été poursuivies et tenues pour responsables des dommages et intérêts. En général, les analystes financiers ont peu de chance d'être impliqués dans de tels cas. Dans un contexte moins préjudiciable, la direction d’une entreprise cherche toujours à se présenter sous un angle des plus favorables. Cela signifie souvent rapporter des bénéfices les plus élevés possible et un risque le plus bas poiible. Un exemple très commun d'une telle stratégie consiste à lisser le revenu ( comme discuté par exemple, dans la section A-4 du chapitre 13 ). Si la perception du risque provient de l'instabilité du cours des actions due à l’instabilité des bénéfices, il va de soi d’éviter des écarts substantiels de bénéfices d’une année à l’autre. Il est difficile de déterminer, même pour un vérificateur externe, sans parler d’un analyste externe, jusqu'à quel point le lissage des résultats est acceptable ou excède la limite raisonnable. De nombreuses façons de commuter les revenus et les dépenses d'une année à l’autre seront présentées dans la section A-4 du chapitre 13 . L’analyste doit sans arrêt chercher à repérer de telles tactiques, et doit essayer d’apporter les corrections nécessaires quand c'est faisable et justifiable, malgré le fait que le vérificateur externe n’a probablement pas jugé nécessaire de le faire. Evidemment, une correction serait justifiable si elle enlève un événement ou une entrée qui est susceptible de ne pas se répéter à l'avenir. Mais normalement, comme expliqué dans la section A-5 du chapitre 13 les corrections dépassent ce que l’analyste externe se doit de faire (excepté dans le cas d’une acquisition ou d’une fusion).

Passons un peu de temps sur quelques limites découlant des buts et des conventions mêmes de la comptabilité précédemment énoncés.

a) - La clarté requiert une certaine agrégation de l’information et exige que le compte d'exploitation et le bilan ne contiennent que quelques postes significatifs. Ceci engendre la fusion de plusieurs postes sous une même entrée, diluant des informations utiles que chaque poste pouvait présenter. C'est le cas du poste des frais généraux dans lequel la dépréciation peut être reléguée. En l’an 2000, plusieurs comptes de résultats d’entreprises non-industrielles montraient un seul poste de dépenses de fonctionnement. Ceci représente une exagération trompeuse du principe de clarté que les auteurs des règles comptables ont négligé de dénoncer. Quelques secteurs, comme les lignes aériennes, ont hérité de conditions de reporting financier qui détaillent les dépenses de fonctionnement, et qui énumèrent certaines statistiques de performance (telles que le nombre d'employés et la productivité par employé ) : de tels secteurs devraient servir d'exemple aux auteurs des règles de comptabilité.

Voir le travail de recherche R-6.12

b) - L'unité de fonctionnement pour laquelle le rapport financier est préparé peut avoir besoin d'une désagrégation. Ceci est vrai de pratiquement, tous les rapports consolidés. Même si les rapports annuels des conglomérats fournissent les résultats des ventes et des bénéfices par ligne de produit, ceci est tout simplement insuffisant. Il y a trop d'informations concernant la performance qui demeurent inaccessibles.


Pour une entreprise avec une multitude de services et d’usines repartis sur plusieurs régions, il est important de comprendre ce qui se passe dans chaque unité. Une difficulté majeure de l’analyse par ratios pour les entreprises avec de multiples lignes de produits est de choisir le bon secteur car les ratios comparatifs sont différents pour chaque secteur de produit. Ceci est vrai non seulement pour les conglomérats mais aussi pour la majorité des entreprises. Cette difficulté disparaîtrait si les relevés des comptes financiers étaient segmentés par produit. Ce problème s'est un peu amélioré depuis l’introduction du SFAS 131 qui exige la " divulgation des segments d’une entreprise et de l'information relative à ceux--ci ". Le choix de ce qui est rapporté pour chaque secteur, quoiqu'utile, est quelque peu étrange. Par exemple, la dépréciation apparaît par segment, mais pas pour le compte d'exploitation consolidé, alors que la recherche et le développement peuvent apparaître pour les données consolidées mais pas pour chaque segment. Nous reviendrons sur ce sujet dans la section B-4 du chapitre 9

Voir le travail de recherche R-6.13

Dans certains cas, le problème peut venir d'un manque de consolidation plutôt que l’inverse. Ceci est particulièrement notable pour une entreprise qui transfère une portion de ses actifs dans des entreprises indépendantes ou dans des partenariats dans le but de dissimuler des passifs ou d’amplifier les revenus par des ventes aux entités "indépendantes". L’exemple le plus ignominieux de telles tactiques est celui d’Enron. Malheureusement, il existe plusieurs cas non rapportés qui ont réussi à tromper les investisseurs. A tel point que le FASB est en train de rédiger les règles qui vont exiger la consolidation de certaines entités commerciales même si elle sont possédées à moins de 50%.

On dit que Coca-Cola Co. (selon Betsy McKay dans le WSJ du 1/23/02 page C16) a externalisé ses opérations d'embouteillage pour deux raisons. D'abord, l'entreprise d'embouteillage ( Coca-Cola Entreprises Inc) retire la dette importante nécessaire au financement des opérations d'embouteillage, gourmandes en capitaux, de la comptabilité de Coca-Cola Co., car l'entreprise d'embouteillage n'est possédée qu'à un peu moins de 50%. Et ensuite, Coca-Cola Co. peut faire payer le concentré qu'il vend à l'entreprise d'embouteillage plus cher quand il a besoin de gonfler ses bénéfices. Pas étonnant que le directeur fiancier de Coca-Cola, Gary Fayard, soit un opposant actif à la règle de consolidation proposée par la FASB.

Voir le travail de recherche R-6.13.

c) - La synchronisation des revenus et des dépenses avec les périodes de comptabilisation n’est pas toujours possible. L'activité économique ne s'arrête pas au 31 décembre, ou à tout autre fin de période comptable. Naturellement, la fin d'une année fiscale est normalement choisie pour correspondre au niveau le plus bas d’activité de l'entreprise, par exemple celle des grands magasins fin janvier et celles des stations de ski fin mai. Cependant, beaucoup de projets chevauchent la fin de l’année comptable. Les comptes de régularisation et de report offrent quelquefois des moyens pour assigner les revenus et les dépenses à la période de temps appropriée. Par exemple, si des commandes de ventes sont reçues pendant le premier mois de l'année en raison d'une campagne de promotion faite l'année précédente, pour un analyste, ces revenus sembleront avoir eu lieu tout au long de l'année, et il n'y aurait aucune raison de supposer que ces revenus ne se répéteront pas l’année suivante. Ce problème reviendra dans plusieurs calculs de ratios.

Voir le travail de recherche R-6.14

d) - On mentionne rarement les modèles saisonniers à propos des coûts ou revenus, sauf pour trouver des excuses à la direction pour de mauvais résultats. Cependant, savoir par exemple si des événements politiques ou économiques ont lieu pendant la haute saison ou la basse saison d'une entreprise, serait utile pour corréler l'impact de tels événements.

Voir le travail de recherche R-6.15

e) – La possibilité d’employer différentes méthodes comptables pour calculer la dépréciation, les stocks, les frais de pension, etc., peut s’avérer utile pour différentes stratégies de gestion. Cependant, cette approche ne reflète pas vraiment ce qui a lieu physiquement avec les actifs, les stocks et les fonds de pension. De telles stratégies peuvent précisément être celles auxquelles recourent les gestionnaires qui auraient la tendance, observée précédemment, de manipuler les revenus. Pour un analyste externe, ceci rend à peu près impossible la comparaison des entreprises.

f) – Les estimations nécessaires pour certains postes (par exemple la vie des actifs, les changements de prix provisoires ou non, l’anticipation de créances irrécouvrables ) offrent d'autres occasions de manipulation du revenu, empêchent la comparaison avec d'autres entreprises et contrecarrent les revendications d'objectivité.

g) –Malgré l’intention d’objectivité, l'usage des coûts historiques pour les valeurs immobilières (et également pour quelques autres postes du bilan et de frais), engendre après quelques années, même avec une inflation faible, une déformation si importante que le bilan devient un outil analytique ayant peu de valeur. L'approche américaine pour capturer l'effet de l'inflation dans les deux rapports, utilisée dans les années 80 et discutée ci-dessus, s'est avérée inutile, sinon carrément trompeuse. Dans les pays d'Amérique latine, d'Europe et de l'ancienne Union soviétique, où une forte inflation a sévi pendant plusieurs années, une réévaluation des actifs avec des index officiels est un processus nécessaire pour donner une perspective significative au bilan, mais elle a également ouvert la porte à la manipulation.

Voir le travail de recherche R-6.16

h) – Quelques actifs des plus valables, de même que des passifs les plus préjudiciables, sont ignorés dans beaucoup de cas. La clientèle et les droits de propriété intangibles ne sont pas rapportés en tant qu’actifs pour les entreprises américaines qui ne les ont pas acquis. Mais clairement, les clients et les inventions sont les sources de prospérité de toute entreprise. C'est une des différences entre la comptabilité internationale et la comptabilité GAAP. Dans la plupart des pays, sauf les Etats-Unis, on permet la capitalisation des coûts d'inventions, de brevets, de droits d’auteur, etc. Mais même avec cette méthode, les montants rapportés sont souvent minuscules en comparaison des revenus potentiels. Du côté des passifs, les garanties offertes et un manque d’assurance peuvent avoir des conséquences menaçantes pour l'entreprise.

Voir le travail de recherches R-6.17

i) - La qualité ne se mesure pas en chiffres comptables.

Par exemple, les frais de salaire ne reflètent pas la motivation des employés. Cependant, la qualité est évidemment souvent bien plus importante que la quantité.

Voir le travail R-6.18

Naturellement, l’intention en présentant toutes ces limites et problèmes associés aux chiffres comptables n’est pas de suggérer que les chiffres comptables ne doivent pas être employés. Il est important de reconnaître aussi l'effort passé et présent de la profession comptable pour surmonter certaines de ces difficultés. Les données comptables telles qu'elles sont préparées sont ce qui se fait de mieux, particulièrement quand on les compare aux autres données comptables, comme celles qui sont présentées au chapitre suivant. Cependant, les analystes doivent se rendre compte des imperfections implicites des nombres qu'ils emploient, et si possible les corriger.

Voir les questions de révision de Q-6D.1 à Q-6D.15

  Practice questions

  Assignments

  Readings

 Quiz

[Votre opinion nous est importante. Posez vos questions et offrez vos remarques, critiques ou suggestions à contact information ou bien utiliser les forums ]

Précédent: Rapports Modifié: 2010-06-18 Suivant: Comparaison entre GAAP et comptabilité internationale